À Sa Sainteté le pape Léon XIV,
Très Saint-Père,
Réunis à Rome pour un colloque international sur les chrétiens orientaux, les conflits et la construction de la paix, nous sommes des universitaires de plusieurs pays, pour la plupart issus d’universités catholiques, venus de disciplines et de traditions différentes.
Face aux guerres qui déchirent le Moyen-Orient, l’Europe orientale et tant d’autres régions du monde, nous refusons que la paix demeure un idéal proclamé et sans cesse différé.
Les chrétiens orientaux ont une parole à offrir au monde. Ils connaissent la guerre et le déplacement. Mais ils connaissent aussi la coexistence, le dialogue et la fidélité. Leur expérience peut changer notre manière de penser la paix.
Nous ne prétendons pas parler à la place des victimes. Mais leur souffrance ne saurait être seulement un objet d’étude. Elle nous oblige à interroger nos enseignements, nos recherches, nos institutions et notre propre responsabilité.
Nous considérons qu’une université catholique ne peut se contenter de comprendre les mécanismes de la guerre, et qu’elle doit aussi contribuer à penser les conditions de la paix et à défendre la dignité humaine, sans distinction d’origine, de religion ou de conviction. Nous refusons une paix sans justice, un ordre international sans respect du droit, une foi qui justifie la violence et un savoir qui demeure indifférent à la souffrance humaine.
De cette conviction naissent douze engagements.
ÉDUQUER
POUR LIBÉRER
1. Former des consciences, non des partisans.
La
paix commence là où l’éducation reconnaît la dignité de chaque
personne, dans sa culture, son histoire et son contexte de vie. Nous
voulons enseigner les causes des conflits sans endoctrinement,
apprendre à discerner les injustices, à résister aux préjugés et
à résoudre les différends sans violence. Que nos écoles et nos
universités forment des consciences libres, capables de servir le
bien commun et de reconnaître en l’étranger un prochain.
L’éducation est un droit pour tous, y compris pour les plus
pauvres.
2. Que ceux qui enseignent la foi apprennent à rencontrer
l’autre.
L’ignorance
religieuse nourrit la peur, et la peur nourrit les divisions. Nous
souhaitons que se développent des formations communes entre
séminaires, institutions musulmanes, notamment al-Azhar, et
établissements universitaires, ainsi que des ateliers interreligieux
pour les enseignants, autour de la citoyenneté et de la liberté de
conscience. Nul ne devrait guider les consciences sans avoir appris à
respecter celles des autres.
3. Ne plus transmettre les divisions au nom de l’histoire.
L’école
peut devenir le lieu où les conflits se perpétuent d’une
génération à l’autre. Nous demandons que, là où ils
entretiennent les divisions, les programmes d’histoire et
d’éducation religieuse soient repensés avec les enseignants, les
chercheurs, les familles et la société civile, sans imposer une
mémoire officielle et sans taire les guerres récentes. L’histoire
et la religion doivent éclairer les consciences, non fabriquer de
nouveaux ennemis.
CHERCHER
LA VÉRITÉ, GUÉRIR LES MÉMOIRES
4. Faire de nos universités des artisans permanents de la paix.
La
paix ne peut être le sujet d’un colloque avant de disparaître de
nos travaux. Nous nous engageons à œuvrer à la constitution d’un
réseau international d’universités, ouvert à des partenaires de
toutes traditions, où théologiens, philosophes, historiens,
juristes, géopoliticiens, psychologues et chercheurs en sciences
sociales travaillent ensemble, en donnant sa place à une théologie
locale et contextuelle. Programmes annuels, universités d’été,
publications communes et projets pilotes entre universités de tous
les continents associeront les sociétés civiles à la construction
de la citoyenneté, de la justice et de la fraternité humaine. Que
les diasporas y soient de véritables acteurs de paix.
5. La mémoire doit servir la vérité, non la revanche.
Les
blessures de l’histoire ne guérissent ni par l’oubli ni par la
falsification. Nous voulons confronter les récits, étudier les
mémoires antagonistes, notamment autour de lieux disputés ou
partagés comme les Lieux saints de Jérusalem ou Sainte-Sophie, et
rendre les sources accessibles dans leurs différentes langues, afin
de redécouvrir aussi les histoires de réconciliation. Nous voulons
aussi éditer et diffuser au Proche-Orient un corpus de textes
syriaques et arabes, chrétiens et musulmans, qui affirment la
primauté de la paix.
6. Un cessez-le-feu ne suffit pas à faire la paix.
Une
société peut déposer les armes et demeurer prisonnière de la
peur, de l’injustice et de la méfiance. Une paix véritable tient
ensemble la justice, la sécurité des populations et l’État de
droit, qui sont indissociables. Nous appelons à créer, avec des
institutions universitaires chrétiennes et musulmanes, des
observatoires indépendants des réformes éducatives et des lieux de
mémoire contestés, et nous proposons un indicateur qualitatif de la
paix comme bien commun, au-delà des seuls indices sécuritaires,
fondé sur la justice vécue, la confiance sociale, la participation
citoyenne et la coopération entre communautés.
SE
RENCONTRER, ACCUEILLIR, RÉCONCILIER
7. Faire de la rencontre une pratique, non une cérémonie.
Le
dialogue entre religions et communautés, dont dépend l’avenir de
l’humanité, ne peut se réduire aux déclarations entre
responsables religieux. Il doit rejoindre les écoles, les quartiers,
les universités et les lieux de vie, dans la confiance et l’estime
mutuelle. Nous voulons construire des espaces permanents de rencontre
et de médiation, avec des partenaires chrétiens, musulmans,
d’autres traditions et sans appartenance confessionnelle. Que les
initiatives internationales soutiennent d’abord les solidarités
locales.
8. Nul ne doit être étranger à la dignité humaine.
La
citoyenneté ne saurait dépendre de la religion. Nous défendons
l’égalité devant la loi et la liberté de conscience, y compris
celle de changer de religion ou de n’en pratiquer aucune. Nous
demandons que l’accueil des réfugiés repose sur des garanties
juridiques nationales et locales plutôt que sur la seule générosité,
à la lumière notamment des solidarités entre Polonais et
Ukrainiens. La dignité humaine doit trouver sa traduction dans le
droit.
9. Le pardon n’abolit pas la justice. Il refuse la fatalité de
la haine.
Les
crimes doivent être reconnus et les responsabilités établies. La
réconciliation ne se précipite pas. Elle suppose la vérité et le
respect des victimes. Mais les blessures d’hier ne doivent pas
condamner les générations de demain. Nous invitons les Églises à
puiser dans leurs traditions liturgiques les ressources du pardon et
de la communion, et à instituer des temps communautaires de
réconciliation, par exemple des célébrations eucharistiques
réunissant des fidèles de nations en conflit, dans le respect des
disciplines ecclésiales. Que la mémoire de la souffrance devienne,
à la lumière du Ressuscité, un chemin de pardon et de renaissance.
SERVIR
LA JUSTICE, REFUSER LA DOMINATION
10. Soutenir les communautés, c’est aussi leur permettre de
servir tous les autres.
La
présence chrétienne en Orient ne se réduit pas à une question de
survie. Les chrétiens d’Orient sont pleinement citoyens de leurs
pays. Leurs écoles et leurs œuvres sociales contribuent déjà à
la coexistence entre les communautés, et peuvent aider à
reconstruire les sociétés, notamment en Syrie, où la citoyenneté
est en jeu. Nous demandons que les communautés chrétiennes, et
d’abord leurs institutions éducatives, soient reconnues et
soutenues comme partenaires de la paix, selon le principe de
subsidiarité et dans le respect de leur autonomie. Participer au
bien commun est une responsabilité.
11. Dieu ne saurait devenir l’alibi de la violence.
La
foi n’est pas une frontière dressée contre l’autre. Nous
appelons les Églises à passer d’une identité de protection à
une identité de fraternité, à approfondir leur unité dans la
vérité et le respect mutuel, et à travailler leurs divisions
théologiques dans la perspective d’une théologie de la communion.
Nous proposons un séminaire interecclésial annuel consacré à la
fraternité, au pouvoir, à la citoyenneté et au pluralisme. Toute
instrumentalisation de la religion au service d’une agression, d’un
projet impérial ou d’une domination politique doit être dénoncée.
La vocation de l’Église est de servir la paix, non de sacraliser
la puissance.
12. Une paix qui abandonne les victimes n’est pas une paix
juste.
Aucune
cause ne justifie les attaques contre les civils. Du Liban, de la
Jordanie, de la Syrie et de l’Irak à Israël, à la Palestine et à
Gaza, de l’Ukraine au Haut-Karabagh, de l’Éthiopie aux autres
régions meurtries, la protection des populations et la
reconnaissance de leurs droits doivent primer. En Cisjordanie, cette
exigence vaut aussi pour les villages, chrétiens comme musulmans,
menacés par l’extension des colonies et la violence de colons. Il
n’y a pas de paix juste sans vérité, sans droit et sans remise en
question des rapports de domination. L’expérience de la guerre
contre l’Ukraine rappelle notamment la nécessité de libérer les
consciences des récits impériaux et néocoloniaux. Nous appelons
les Églises à participer à cette libération des consciences, à
défendre la liberté, l’égalité et la dignité de chaque peuple,
et à refuser de devenir les instruments d’une domination politique
ou culturelle.
NOTRE
APPEL AU SAINT-PÈRE
Très Saint-Père,
Nous
vous prions de faire de l’éducation à la paix une priorité
renouvelée de l’Église, particulièrement auprès des jeunes,
des enseignants et des universitaires.
Nous
vous prions de soutenir la constitution d’un réseau international
d’universités pour la paix, ancré dans les universités
catholiques et ouvert à d’autres institutions, de continuer à
faire entendre la voix des chrétiens d’Orient et de l’Europe
orientale, et de soutenir leur présence, non seulement comme
communautés à protéger, mais comme acteurs de paix, de
reconstruction et de fraternité dans des sociétés pluralistes.
Nous
vous confions enfin les populations du Liban, de Syrie, d’Irak, de
Terre Sainte, du Haut-Karabagh, d’Éthiopie, d’Ukraine et des
autres régions que la guerre frappe, en nous en remettant à
votre discernement pour les gestes de proximité et de paix que vous
jugerez opportuns, y compris une visite auprès d’elles, lorsque
cela vous sera possible.
Ces
gestes ne remplacent pas l’action diplomatique. Ils manifestent que
l’Église demeure aux côtés de ceux que la guerre frappe, et
qu’aucune souffrance ne doit être abandonnée à l’indifférence.
NOTRE
ENGAGEMENT
Nous
ne voulons pas ajouter une déclaration à tant d’autres
déclarations.
Nous
nous engageons, pour notre part, à œuvrer à la constitution de ce
réseau d’universités pour la paix, à mettre en place des
formations communes, à conduire des travaux de recherche partagés
sur les mémoires, les programmes d’histoire, l’éducation à la
paix et la gouvernance internationale, à les porter auprès des
instances de décision, et à soutenir des initiatives locales de
paix avec les sociétés civiles. Nous nous efforcerons d’y
associer nos institutions. Nous voulons ainsi soutenir et compléter
les initiatives déjà existantes, en y apportant ce qui est propre à
ce réseau, le regard et l’expérience des chrétiens orientaux.
Ce
colloque n’est qu’un commencement. Il réunit surtout des
universités catholiques. Nous avons le projet de poursuivre ce
travail, dans les années à venir, par un colloque œcuménique avec
les protestants et les orthodoxes, puis par un colloque
interreligieux avec les grandes religions, afin de penser ensemble la
paix, d’abord entre chrétiens, puis avec les croyants d’autres
traditions.
La
paix n’est pas seulement ce que nous demandons aux responsables
politiques et religieux. Elle est aussi ce que nous devons
construire, là où nous enseignons, là où nous cherchons, là où
nous vivons.
Nous
ne demandons pas une paix pour les nôtres. Nous appelons à une paix
pour tous.
Et
nous prenons notre part de cet engagement.
SIGNATAIRES
Les signataires s’expriment à titre personnel. Leur institution est mentionnée pour identification.
Antoine Fleyfel, Institut chrétiens d’Orient, France
Antoine Arjakovsky, Collège des Bernardins, France
Eduard Berdnyk, Institut d’études œcuméniques, Université catholique d’Ukraine, Ukraine
François Boëdec, Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban
Christian Cannuyer, Solidarité-Orient, Belgique
Maryann Cusimano Love, Catholic University of America, États-Unis
Yvonne Dohna Schlobitten, Pontificia Università Gregoriana, Vatican
Victoria Vanesa Dos Santos, Universitat Ramon Llull, Espagne
Philipp Endres, Katholische Universität Eichstätt-Ingolstadt, Allemagne
Roman Fihas, Institut d’études œcuméniques, Université catholique d’Ukraine, Ukraine
Gabriel Hachem, Université Saint-Esprit de Kaslik, Liban
Lana Kazkaz, Universitat Ramon Llull, Espagne
Richard Love, Catholic University of America, États-Unis
Charbel Maalouf, Institut chrétiens d’Orient, France
Manhal Makhoul, Solidarité-Orient, Belgique
Alix Montagne, Aide à l’Église en détresse, France
Mathias Nebel, Universidad Francisco de Vitoria, Espagne
Przemysław Nowakowski, Uniwersytet Papieski Jana Pawła II w Krakowie, Pologne
Eva Saenz-Diez, Universidad de las Hespérides, Espagne
Wasim Salman, Pontificio Istituto di Studi Arabi e d’Islamistica (PISAI), Italie
Viktoriya Semenova, Uniwersytet Papieski Jana Pawła II w Krakowie, Pologne
Hugues de Woillemont, Œuvre d’Orient, France
Efrem Yildiz, Universidad de Salamanca, Espagne